La Chaîne Parlementaire (LCP) émet sur un canal de télévision partagé entre deux chaînes publiques nationales françaises. Il a été créé conjointement en décembre 1999 par l’Assemblée nationale et le Sénat afin de rendre compte de l’activité de ces deux institutions.

La Chaîne Parlementaire a « une mission de service public, d’information et de formation des citoyens à la vie publique, par des programmes parlementaires, éducatifs et civiques ».

Elle est présidée depuis juin 2018 par le documentariste et journaliste Bertrand Delais.

La Chaîne Parlementaire, on le voit dans ses attributions, a une mission particulière, comment articulez-vous cette mission avec le traitement de l’information et la vie politique ?

La tentation forte de mes prédécesseurs était d’aller vers une chaîne d’information politique. Cette vision me semble soulever deux problèmes majeurs. D’une part, elle supposait des moyens que LCP ne possède pas. D’autre part, cette optique de traitement de l’information posait la chaîne comme une chaîne d’information du pouvoir, ce que LCP n’est pas et ne doit pas être.

Il me semble donc primordial de reposer clairement la mission de LCP : elle est là pour rendre lisible le travail parlementaire, elle doit se penser comme un outil de lien social* et démocratique. Et pour cela elle doit s’extraire de l’actualité chaude en valorisant, par exemple, des documentaires qui permettent de prendre le temps de la distance et de la réflexion.

Dans ce contexte, le traitement de l’information est un traitement moins politique. Il s’inscrit davantage dans une mission de corps intermédiaire, intermédiaire de la démocratie représentative. Ce positionnement n’est pas synonyme d’appendice institutionnel car c’est en se « destitutionnalisant » que l’on est efficace : cela nous permet d’être audibles pour le plus grand nombre.

Qu’est-ce être journaliste dans un moment de rejet puissant des autorités alors que beaucoup jugent les media complices du pouvoir ou soumis aux marchés financiers ?

Pour moi, il y a deux typologies à envisager quand on considère le rejet des journalistes exprimé par la population.

La première, populaire, est liée au rejet de l’ »establishment » auquel sont associés les journalistes.

La seconde, aux CSP+ qui, quant à elles, ne pardonnent pas aux journalistes les erreurs commises et leur incapacité à les reconnaître. Les journalistes sont des juges implacables mais qui s’exemptent de leur propre jugement et des contritions qu’ils réclament sans cesse aux autres professions. Le pouvoir acquis par la presse et le corporatisme journalistique expliquent, à mon avis, cette difficulté à l’auto-critique.

A ces deux formes de rejet, il faut ajouter la schizophrénie qui habite les journalistes. Elle réside dans la dépolitisation du journalisme – au sens où les journalistes aujourd’hui refusent de se considérer comme acteurs politiques (au sens d’acteurs de la cité). Or à partir du moment où ce qu’on dit est entendu par des milliers de citoyens n’est-on pas de fait acteur politique ?

Les jeunes journalistes sont les produits d’un scepticisme profond sur l’engagement et la vie politique. Ils revendiquent de ne pas être politiques ; ce faisant ils rejettent les conséquences de leur propos sur la vie de la cité.

C’est là que réside le danger pour la profession et, à terme, pour la démocratie.

Qu’est devenu le journalisme à l’heure des réseaux sociaux ?  

 Les réseaux sociaux sont un amplificateur d’opinion au moment où le journalisme d’opinion n’existe plus, car, en réalité, en rejetant leur caractère politique, c’est le journalisme d’opinion que les journalistes ont liquidé.

Sur les réseaux sociaux, la bulle informationnelle a remplacé le journalisme d’opinion. On a tendance à se fabriquer une communauté qui pense comme soi. Les gens évoluent donc dans un circuit fermé où – sans aller jusqu’aux fake news – les vérités approximatives peuvent émerger et sont érigées en vérités objectives.

Cela a déjà existé. Les presses d’opinion ont été, à un moment des démocraties occidentales, des véhicules d’une pensée orientée : les communistes achetaient L’Humanité, les catholiques La Croix, les socialistes Libération… et en achetant ces journaux, on achetait une vision du monde.

On assiste donc via les réseaux sociaux au retour d’un communautarisme de pensée.

La grande différence avec la presse d’opinion des années 1950 réside à la fois dans l’émetteur – moins identifiable – et la résonance – immense. Cette résonance est à la fois mondiale et instantanée, ne laissant aucune place et aucun temps à la vérité objective, à la modération et à la raison de répondre.

C’est là pour moi le grand changement avec l’avènement des réseaux sociaux – bien devant le phénomène de la vérité compromise – : l’ampleur des gens touchés par une information et la rapidité à laquelle ils le sont.

 

* voir la tribune de Bertrand Delais dans Le Figaro du 08 janvier 2019 « La télévision doit redevenir créatrice de lien social »